Tereza Boučková : L ´Année du coq
Le roman autobiographique de Tereza Boučková L’Année du coq est le témoignage, frappant de sincérité, d’une femme dont la vie s’écroule et qui cherche la force de remettre les morceaux en place.
L´astrologie chinoise connaît douze signes animaliers et l’année du coq, dans laquelle l’auteur est née il y a cinq-et-un ans, vient à nouveau de s’achever. En dépit des prévisions qui disaient qu’« après les difficultés de l’an passé, votre propre année sera sous le signe d’une amélioration nette », Tereza Boučková a vécu le contraire. Sa famille, constituée artificiellement, contre la volonté du sort, tombe en ruines, la variété génétique, de caractère et le manque émotionnel chez ses fils adoptifs atteignent leur point culminant au cours de l’adolescence de ceux-ci, pèsent sur toutes les personnes concernées et semblent ne pas avoir d’échappatoire.
La dissolution de la famille, alors valeur principale pour l’auteur, s’est accompagné d’autres crises : d’une crise créatrice et de ce que l’on nomme la crise de l’âge moyen. Tereza Boučková cherche une voie d’issue et principalement une voie de retour vers soi-même. Et elle le fait à l’aide d’un humour, souvent noir. L’année du coq est le livre d’une route allant du désespoir total vers le courage libérateur.
28-08-2010 02:01 | Václav Richter http://www.radio.cz/fr/rubrique/literature/lannee-du-coq-confession-dune-mere-adoptive Un couple élève trois enfants, deux fils adoptifs et un fils biologique. Les deux fils adoptifs sont Roms. Ce n’est pas facile, cela pose énormément de problèmes mais c’est quand même possible, jusqu’à l’adolescence des deux fils lorsque les choses se gâtent pour de bon. La mère adoptive doit se rendre à l’évidence : cette famille pour laquelle elle et son mari ont fait tant de sacrifices, se désagrège. La période cruciale pendant laquelle la mère réalise que son rêve est impossible est le sujet principal du livre que son auteure Tereza Boučková a intitulé « L’Année du Coq ». Tereza Boučková n’est pas un nouveau visage de la littérature tchèque. Déjà en 1990 elle a obtenu le Prix Jiří Orten pour son recueil de trois récits intitulé « La Course des indiens ». La vie de Tereza Boučková, née en 1957, a été difficile. Fille de l’écrivain dissident Pavel Kohout, elle signe juste après son baccalauréat la Charte 77, appel des intellectuels tchèques au respect des droits de l’homme, et attire sur elle la colère du régime communiste. Pour gagner sa vie elle est donc obligée de devenir successivement femme de ménage, facteur et concierge. Après la chute du communisme elle peut publier ses textes, elle écrit une série de feuilletons pour les journaux et aussi des scénarios de films. Déjà dans son scénario pour le film « Smradi - Les Morveux » qui sort en 2002, elle aborde le sujet douloureux qui l’a profondément marqué. Elle raconte l’histoire d’une famille avec deux enfants roms adoptifs, histoire de sa propre famille. Tandis que dans le scénario elle évoque l’enfance de ses enfants adoptifs, dans le roman « L’Année du Coq », publié six ans plus tard, elle raconte leur adolescence qui a été peut-être la plus grande épreuve qu’elle ait subie : « Je prenais des notes pendant la pire année de ma vie. C’était un conseil de M. A. J. Liehm. C’est lui qui m’a conseillé de prendre des notes quand je ne pouvais faire rien d’autre. Mais dans ces notes je ne faisais que m’apitoyer sur mon sort. C’est dans ces notes que je pleurais parce que je ne pouvais pas le faire ailleurs. Vous ne pouvez pas embarrasser tout le monde avec ça. (…) Quand j’ai réalisé que personne ne pouvait m’aider, quand j’ai enfin eu le courage de résoudre le problème et de faire face à la désapprobation des gens, j’ai commencé à me ressaisir. Quand les garçons sont partis et ont pratiquement quitté notre vie, je me suis mise à retravailler ces notes et à en faire un roman. J’espère que ce livre n’a pas qu’un caractère documentaire, ce n’est pas un documentaire. J’espère que j’ai réussi à en faire de la littérature, un livre fort qui parlera même quand son sujet et moi-même serons oubliés. » Impossible de raconter ici toutes les péripéties de ce roman qui évoque entre autre un choc entre deux mentalités opposées, un choc qui est d’autant plus douloureux qu’il se produit au sein d’une famille. Après être parvenus au seuil de la maturité, les deux fils roms Dominik et Marián refusent de plus en plus souvent d’obéir aux règles de la vie familiale. A la vie commode mais disciplinée que leur proposent leurs parents, ils préfèrent la liberté de la rue, sans obligations et sans surveillance et s´évadent de plus en plus souvent de la maison de leurs parents adoptifs. Cette vie en marge de la société, dans les milieux où la délinquance, le vol et la drogue sont chose courante, est cependant incompatible avec la vie de famille. Les parents font d’innombrables tentatives pour assagir ces enfants récalcitrants, pour leur redonner l’envie de revenir à la maison et le goût de petites obligations quotidiennes. C’est inutile, la distance entre eux et leurs fils adoptifs devient de plus en plus évidente. Inutile de leur donner toujours de nouvelles occasions pour recommencer à vivre normalement parce que leur sens de la normalité est déjà complètement différent. Ils préfèrent vivre dans la rue, dans des conditions hygiéniques précaires, pratiquement hors la loi et n’hésitent pas de voler leurs parents quand l’occasion se présente. Profondément déçue, la mère finit par réaliser qu’une étape de sa vie est en train de s’achever. Elle doit accepter le fait que dans la vie de chaque homme il y a des moments cruciaux et des hasards qui forment finalement sa vie et sa destinée : « Je dois dire que je préférerais de ne pas écrire ce livre. Je voudrais mieux être contente de mes garçons, avoir le plaisir de voir qu’ils vivent une bonne vie, une vie responsable. Mais cela ne s’est pas fait. Et je dois dire que quand j’écrivais les diverses versions littéraires de mon roman, avec chaque version une partie de mon terrible chagrin et ma sensation de vanité me quittaient. Mais ce n’est pas parce que je me serais dit : Voilà, maintenant tu es célèbre parce que tu as écrit ce livre.’ Non, c’était vraiment une thérapie. Les psychologues et les psychiatres disent : ‘Débarrassez-vous de vos problèmes en les décrivant.’» Tereza Boučková a donc vaincu ses problèmes en les décrivant mais elle doit faire face aussi à des réactions de gens qui n’ont pas toujours de compréhension pour ses actes. Ceux qui la condamnent disent qu’elle n’aimait pas assez ses enfants adoptifs. La rupture avec Dominik et Marián marquera aussi ses rapports avec son fils biologique et avec son mari : « Bien sûr, par moments ces problèmes désagrégeaient notre mariage. Mais je dois dire que les liens entre les époux ayant décidé de faire un tel pas et d’admettre dans leurs vies deux enfants venant d’ailleurs, les liens qui ne se désagrègent pas pendant cette période, doivent être extrêmement forts. Il est vrai que nous, mon mari et moi, avons été terriblement fatigués et même complètement épuisés mais cela nous a aussi beaucoup attachés l’un à l’autre. Nous avons surmonté l’étape de fatigue matrimoniale et nous sommes parvenus à une période où nous nous aimons beaucoup. Nous avons subi ensemble une certaine épreuve et cela compt Le roman « L’Année du Coq » n’est cependant pas que la description d’une rupture. La palette de ses thèmes est beaucoup plus riche. A la crise familiale s’ajoute aussi la crise créatrice et l’auteure se rend compte que les sources de son inspiration sont taries. Elle ne cesse cependant de continuer à écrire, de chercher de nouveaux thèmes et de nouvelles activités artistiques. Elle réagit aussi très vivement à la situation politique, commente la vie de tous les jours, entretient plusieurs amitiés. Elle avoue être sensible au charme d’un homme qui n’est pas son mari et décrit minutieusement aussi les crises de son mariage qui sont souvent très orageuses. Ainsi Tereza Boučková compose une mosaïque d’une vie, mais aussi celle d’une société et d’une époque. Elle jette également un regard critique et parfois sévère sur son entourage et elle-même, elle n’épargne personne, mais s’efforce toujours de rester sincère et de ne pas blesser inutilement : « Quand j’écris sur ces choses-là, j’ai sans doute le besoin de les exprimer, mais il faut toujours réfléchir sur le degré de l’ouverture que vous adoptez. Dans ‘L’Année du Coq’ je suis allée jusqu’à la limite de la franchise et parfois même au-delà de cette limite. Mais c’est justement le problème qu’on doit résoudre une fois pour toutes quand on veut écrire ce genre de littérature. Quand on n’a pas le courage de décrire ouvertement les choses qu’on vit, il ne faut pas le faire. Quand vous commencez à vous censurer vous-même, quand vous réduisez considérablement ce que vous vouliez dire sur vous ou sur les autres, cela ne va plus. Vous devez vous investir entièrement. » L'Année du Coq : confession d’une mère adoptive
Extrait 1:
J'aimerais avoir des tas de choses à faire. Mais des choses qui ont vraiment un sens, pas comme celles que je fais en ce moment : faire les courses, la cuisine, passer l'aspirateur, laver et étendre le linge, se disputer à propos de pieds qui sentent mauvais, d'un vélo. Le théâtre, hier, était à moitié vide, et c'était justice d'ailleurs, vu la stupidité de la pièce ! (Quoique j'aie vu bien souvent des théâtres bondés sans aucune raison.) Comment peuvent bien se sentir les comédiens lorsqu'ils jouent pour une poignée de personnes ? Où puisent-ils leur motivation ? À moins que le fait même de jouer suffise à les motiver ?
Je me sens mal.
Cette nuit, je me suis disputée avec Marek. J'étais incapable de considérer avec recul le fait que je dois rivaliser dans son cœur contre des vélos.
Il faut dire qu'il en a déjà deux.
Le troisième, il le reçoit en douce par la poste, en pièces détachées.
Et c'est moi qui suis là pour les récupérer !
Coup de fil sur la ligne fixe. Alerte.
C'est le contrôle sanitaire. Ils ont reçu un mot de l'hôpital leur disant que notre fils Patrik à la dartre. En tant que parents proches, il faut que nous nous rendions au plus vite chez le médecin afin de nous faire soigner, et de ne pas propager cette maladie infectieuse des plus pénibles.
La dartre ?
Je me dis que ça vaut toujours mieux que l'hépatite. L'année dernière, j'ai fait vacciner Patrik et Lukáš contre toutes les hépatites, ça m'a coûté six mille couronnes ! Il ne me restait pas assez d'argent pour faire vacciner Matěj. Mes deux garçons avaient déjà clairement tendance à préférer un mode de vie un peu spécial, je me suis donc dit qu'il y avait un risque, et que ces vaccins seraient peut-être un jour le meilleur, le plus grand don du ciel qui soit.
J'ai expliqué à la dame du contrôle sanitaire que Patrik ne vivait plus chez nous depuis déjà plusieurs mois, et qu'il ne pouvait donc pas nous contaminer. Je lui ai donné les coordonnées de l'assistante sociale pour qu'elle la prévienne. Elle est beaucoup plus souvent en contact avec lui que nous.
Ca faisait déjà deux fois que je voyais Patrik dans un état de saleté abominable, et je n'étais donc pas très suprise d'apprendre qu'il avait la dartre. Encore heureux que je ne l'aie pas fait venir à la maison pour lui faire prendre un bain chez maman.
Quelques jours après notre expédition à la poste, Patrik avait appelé pour demander si l'argent du livret d'épargne qu'il avait résilié était arrivé. Il voulait récupérer l'argent promis. Il est tout à fait capable de nous téléphoner et de discuter avec nous quand il en a envie. Je ne savais pas encore si l'argent était arrivé, d'ailleurs je ne le sais toujours pas, je ne reçois mes relevés de compte que le cinq du mois. Je suppose donc qu'il appelera après le cinq octobre. Je pourrais lui demander par la même occasion s'il s'est fait soigner.
Nous avons échangé quelques phrases vides de sens avec Marek. Et on devrait s'endormir l'un près de l'autre, comme ça ? Tandis que je me retournais nerveusement dans ma moitié de lit en attendant que le somnifère fasse effet, je me suis dit avec horreur que Patrik avait peut-être serré la main de son avocat.
Et si le cabinet d'avocats tout entier avait des plaques et des démangeaisons ?
J'ai imprimé et complété le scénario. Je l'enverrai comme ça au concours. Point final.
(Détresse. Désir. Puis détresse à nouveau. Et ainsi de suite.)
Vers six heures du soir, je suis allée voir le cameraman avec lequel j'aimerais tourner mon film. Il habite avec sa femme dans un village à trois ou quatre kilomètres de chez nous. C'était la première fois que j'allais chez eux. Sa femme est allemande, elle parle tchèque comme Rainer. Et comme Rainer, elle a un cancer, mais autre part.
A l'anniversaire de maman, il y avait sa belle-soeur, mère de trois enfants. Elle était au plus bas. Elle venait juste de commencer à soigner la maladie en question. La femme du cameraman la rassurait. Pour lui redonner courage, elle allait chercher des informations et des conseils chez les médecins des environs et chez une amie qui avait la même maladie. Après en avoir appris aussi long qu'elle le pouvait, elle est allée faire des examens. Et elle a appris qu'elle était malade elle aussi.
Elle est dans la deuxième phase de sa chimiothérapie. Ils essaient sur elle de nouveaux médicaments, ils ne maîtrisent pas encore très bien le dosage. Une fois, ils ont clairement forcé la dose, elle se sentait mal, elle ne pouvait pas bouger, elle avait des douleurs, elle a perdu ses cheveux et tout ses ongles. Mais elle n'est pas du genre à se plaindre, plutôt à se battre. Et avec le sourire ! Elle ne cache rien. (Elle portait un fichu sur la tête. Dessous, on voyait son crâne chauve : elle disait en riant qu'elle n'aurait n'aurait jamais imaginé avoir tout le temps froid à la tête, même à la maison, même au lit. Mais comment font les mecs chauves ?)
Contrairement à la nôtre, leur maison est bien meublée. Tout est beau, fonctionnel et choisi avec goût. Le chauffage fonctionne au gaz, l'eau qui coule dans la salle de bain (ils en ont deux) est propre, il y a deux cabinets qui sentent bon, avec bien sûr une chasse d'eau. Chacun a son petit bureau douillet. Les chambres sont peintes en couleurs pastel, autour de la maison s'étend un jardin avec des fleurs. Alors qu'ils pourraient profiter de tout ça...
Le soir, je me suis approchée de Marek et je me suis blottie contre lui. Il m'a tout de suite prise dans ses bras. Mai, mai, mai, voici le mois de mai... on écoutait une chanson de Karel Gott.
Et on dansait un slow dans le salon, et Matěj se moquait de nous.
C'est le soleil qui m'a réveillé. Et toujours la même détresse.
J'ai l'impression d'être un petit animal esseulé et terrifié. Dans la chambre d'à côté, aucun bruit, la maison est silencieuse, de ce silence que je désirais tant quand les garçons étaient petits et que la maison était pleine de cris.
Je ne sais même plus ce que j'ai fait de ma journée. Sans doute la même chose que d'habitude, ces choses que je n'écris pas. Le chien, le chat, la maison, le jardin. (Premières feuilles mortes, des tas que j'ai emmenés dans la forêt en brouette.) Des tentatives pour se sentir utile.
J'ai attendu un mail d'un réalisateur, peu importe lequel.
Le soir, des amis sont passés nous voir. On avait longtemps parlé de se voir, sans arriver à fixer une date. Ce couple, je l'ai rencontré il y a des années dans un magasin. Ils étaient venus vers moi pour me demander si ce n'était pas moi qui écrivais dans les journaux ces feuilletons qui leurs plaisaient tant. Depuis, on se voit régulièrement. On a un sujet de conversation favori : on partage notre expérience des enfants adoptés.
Michal et Lucie ont, outre leurs deux filles (ils les ont eues avant d'adopter d'autres enfants), la tutelle de plusieurs enfants. En ce qui concerne le résultat de ces adoptions, on en est au même point. Ils ont choisi l'adoption parce qu'ils en avaient assez de Pavel, qui a les même problèmes que nos garçons. Une sorte de mélange entre Patrik (il est intelligent) et de Lukáš (il vole). Michal et Lucie doivent le surveiller, le contrôler sans arrêt. Ils sont tout le temps à l'affût, et n'ont pas le temps de se reposer.
Comme nous.
Pavel les vole.
Tout comme Lukáš nous vole.
Et il crée des problèmes partout, à l'école, à la maison.
Comme nos deux garçons l'ont toujours fait.
Ils se sont longtemps battus pour leurs deux enfants.
Comme Marek et moi.
Ils n'en peuvent plus.
Nous non plus.
Ils ne savent pas quoi faire.
Tout comme nous nous n'avons jamais su, nous ne savons toujours pas quoi faire.
Est-ce qu'ils doivent envoyer Pavel se faire soigner ? Il n'a que douze ans, il n'est pas encore entré dans l'adolescence, qui donne une nouvelle dimension au problème. C'est intenable. Ils font le même constat que nous : des enfants formidables, sans problèmes, vous pouvez en avoir cent, mais il suffit d'un enfant à problèmes, qui n'ait pas la volonté (ou la capacité) d'améliorer, de changer les choses, et vous êtes lessivés.
Nous avons conclu notre triste discussion sur l'idée qu'ils avaient fini par quitter un coin de campagne désert comme le nôtre pour une petite ville. Pourtant, ils vivaient dans un village certes petit, mais avec des habitants, tandis que nous vivons parmi des maisons de campagne vides pendant tout l'hiver. Michal est chef d'entreprise et gagne bien sa vie, ils pouvaient se permettrent d'investir. Nous, nous n'avons pas le choix.
La nuit, j'ai à nouveau été prise d'une détresse immense face à la vie.
(Antidépresseurs.)
Le réveil de Lukáš s'est mis à sonner à deux heures du matin !
Cette semaine, sa nouvelle trouvaille consiste à se réveiller au beau milieu de la nuit. Il s'agit paraît-il d'un entraînement pour mieux arriver à se lever le matin.
Hier, c'est sur minuit qu'il avait réglé son réveil, et c'est moi que ça a tiré du lit ! Juste au moment où je m'endormais. Il était couché près de l'engin, dont la radio hurlait, et dormait à poings fermés. Quand quelque chose me réveille tandis que je m'endors, j'ai des palpitations et je n'arrive pas à me calmer. Je me suis rendormie tard dans la nuit, et au matin, j'avais l'impression de n'avoir pas dormi du tout, parce que le réveil de Lukáš m'avait réveillé une seconde fois, à cinq heures. Pour changer, il avait réglé l'alarme normale de son réveil une demie-heure plus tôt que d'habitude, et moi, je ne l'avais pas remarqué. La sonnerie ébranlait les murs de la chambre, et il dormait toujours comme un sonneur. Il a fallu que j'aille le tirer du lit pour qu'il ne rate pas ses cours et n'ait pas une absence injustifiée. Je l'ai grondé pour ces sonneries abérrantes, et lui ai interdit toute expérience dans ce genre, sauf la sonnerie normale de cinq heures et demie !
Seulement voilà, je peux bien interdire ce que je veux.
Malgré mes fermes recommandations à ce sujet, son réveil a sonné cette nuit à deux heures du matin. Je dormais déjà profondément. Ce son, alors non identifiable, m'a fait bondir hors du lit. Je me suis précipitée en chancelant hors de la chambre. Je dois mo expérience à toutes ces années pendant lesquelles Patrik, puis Matěj après lui se sont régulièrement étouffés dans leur sommeil (ça avait toujours lieu au petit matin). Le moindre son, une voix, une toux, un simple soupir me tire toujours instantanément du plus profond sommeil et me fait jaillir du lit comme une fusée. (Et puis, tout de suite après, direction l'hôpital). Je ne retrouverai jamais un bon sommeil.
Je me suis donc précipitée dans le couloir avant même de réaliser ce qui était en train de se passer. J'ai couru jusqu'à la chambre de Lukáš, et je me suis mise à pester. Je l'ai obligé à régler devant moi son réveil pour qu'il sonne au moment voulu.
Impossible de combiner les processus cérébraux (je ne sais pas si le mot processus convient tout à fait) d'un enfant de sept ans avec le corps adulte d'un jeune homme de dix-sept ans !
Au réveil, la poitrine oppressée.
J'ai pris la moitié d'un antidépresseur. Ca n'a pas fait effet. J'ai tenté d'écrire un peu. Impossible. Je n'arrive à rien. L'écran du portable reste blanc. Quelques phrases s'y inscrivent pour un court instant, juste un court instant.
Ecris-les quand même, ces quelques phrases, m'a dit plus tard mon père au téléphone. Quant à moi, à la question rituelle, comment vas-tu, je lui ai répondu en fondant en larmes (je suis vraiment tombée bien bas).
Il m'a dit : écris ! Une phrase va bien finir par rester. Et ce sera la première.
Mais moi, j'aurais voulu qu'il me dise : venez donc vous installer en ville, dans notre appartement (il en a au moins deux), j'aurais aimé que pour une fois, il m'aide de manière concrète, tangible, il est bien assez riche pour ça. Mais lui, il se contentait de dire : écris, écris donc.
Je suis sortie sur la terrasse baignée de soleil. Je me suis allongée sur une chaise longue pour mieux absorber les rayons lumineux. Jusqu'à l'année dernière, j'évitais de m'exposer au soleil, maintenant c'est le contraire. Pour l'instant, c'est la seule thérapie qui fonctionne contre la dépression.
Mon téléphone portable a sonné. Le portable, ce n'est pas pour les alertes, pour l'instant. C'était Lenka : au village, la petite maison qui m'intéressait il y a quelque temps est à vendre. L'endroit n'a rien de formidable, mais c'est un lieu habité ! Lenka m'a dicté le numéro de téléphone de l'agence immobilière. J'aimerais visiter la maison. Si ce n'était pas complètement vain, on pourrait essayer : vendre celle-ci et acheter celle-là.
Un peu de changement !
Personne n'a répondu. J'ai pris une autre moitié d'antidépresseur. Je me suis creusé la cervelle encore plus profondément devant l'écran vierge pour trouver quelque chose à écrire. Comme j'avais complètement raté ce scénario (qui était d'ailleurs fini) et que j'étais dans un état pitoyable, je me suis mise à écrire trois nouvelles basées sur des histoires vraies. Mais elles n'étais pas bonnes. En les écrivant, je sentais bien que je n'y mettais rien de bon. Aucun style, aucune ornementation, aucune valeur littéraire. Je ne fais qu'effacer, tout le temps. Je ne voudrais pas une fois de plus donner raison à A. J. Liehm, qui m'écrivait :
« C'est un peu comme un plat chargé de mets que vous servez au lecteur. Il se peut qu'il mange, mais aussi qu'il le repousse. »
Ce matin, comme tous les matins en ce moment : détresse.
Pourquoi est-ce que je suis submergée, ces derniers temps ? Pourtant, l'été indien est magnifique. Je n'arrive pas à reprendre mon souffle.
J'ai peur.
Hier, j'ai fini par quitter cet endroit, je suis allée me promener en ville, j'ai parlé à des gens, j'ai ri, mais ça n'a pas chassé ce sentiment de solitude. C'est en moi, impossible d'y échapper.
Pour l'instant, les antidépresseurs ne fonctionnent pas. Je suis inutile. Je m'insupporte. J'ai toujours détesté voir les autres patauger dans leurs malheurs. (Moi, je patauge en secret, mais je suis complètement engloutie !) Qu'est-ce qui m'arrive de si terrible ? Rien. J'ai juste le sentiment intense que toute mon existence est vaine.
Parfois, j'aimerais avoir le cancer. En somme, je blasphème. Peut-être que le petit moteur qui me servait autrefois à enrayer ce genre de crises se mettrait alors en route. J'aurais enfin une bonne raison de pousser des jérémiades, et peut-être que j'en ressortirais avec des forces pour me battre.
Je m'engagerais.
Est-ce que je le pense vraiment ?
J'ai toujours été une femme d'action.
Pourquoi je ne fais rien ?
Pourquoi je suis effondrée comme ça ?
Pourquoi je n'y arrive pas ?
Non, personne ne se rendra compte de l'état dans lequel je suis. Pour ça, au moins, j'ai la classe. Je vais faire les courses au village. Je rentre dans le magasin : je dis bonjour, je lance des plaisanteries. Joyeuse et insouciante, un vrai boute-en-train. D'ailleurs, à cet instant, je suis vraiment comme ça ; j'envoie balader tous mes soucis l'espace d'une minute. Et puis je sors du magasin, je m'assois au volant, je rentre à la maison, et je me sens à nouveau oppressée. J'étouffe comme si une araignée s'asseyait sur moi de tout son long. Comment je vais faire pour m'arrêter, sortir de la voiture ? Pour aller jusqu'au portail et dans le jardin ? Ensuite, je vais rentrer dans la maison et refermer la porte. Comme survivre à ça ? Comment y parvenir ?
J'ai des palpitations.
Complètement désespérée, je me suis assise et mise au travail, et j'ai fini le scénario de Regain, une adaptation du roman de Jean Giono, pour respecter la manière actuelle d'écrire des scénarios, telle que me l'a enseignée Cyril. C'est une belle histoire, et l'adaptation cinématographique est réussie, j'en suis sûre ! Et je suis aussi certaine que personne n'en voudra. Les quelques producteurs qui l'ont lu n'ont pas réagi, il paraît que ça n'intéresserait personne, aujourd'hui. C'est un récit fort, qui parle de vie, d'amour et de mort. Et ça, aujourd'hui, ça ENNUIE les gens. Et puis, de toute façon, je n'ai pas les droits d'auteur. Je suis vraiment idiote, quand quelque chose me plaît, je me mets au travail sans réfléchir à des détails tels que les droits d'adaptation.
Il faudrait que j'arrive à me lancer dans un projet d'écriture, mais lequel ? Ca serait pour moi une vraie thérapie. Déménager en ville n'arrangera pas les choses.
Mon problème, c'est moi.
Le soir, nous sommes allés avec Marek à un concert du groupe Neřež, au bar de la ville. Je n'avais pas envie, mais j'y suis allée quand même. Et c'était bien. Les plus belles chansons ont été composées par Vřešťál, et Sázavský, du temps où ils jouaient encore avec Zuzana Navarová. Elle avait un vrai talent ! Pourquoi est-ce qu'elle est morte ? Elle ne le voulait pas. Et pourquoi moi, je veux mourir ?
Au moment de partir, à la porte, je suis tombé sur Zdeňek Vřešťál et on s'est salués. C'est par Zuzana que je le connais. Il était supris de me rencontrer ici. Il m'a dit que sa femme m'aimait beaucoup ; en tant qu'écrivain, naturellement.
Laquelle ? Je lui ai demandé, car il venait de chanter une chanson sur la séparation. La deuxième. On attend un bébé. C'est pour dans moins d'un mois. Je suis tellement excité, tellement content que je ne peux pas rester à la maison !
Je suis toujours au bord des larmes. J'ai été prise de tristesse à l'idée que les femmes ne peuvent pas recommencer leur vie en cours de route(surtout celles qui sont stériles, comme moi). Avoir un nouveau bébé... Ca me rend folle. Et pourtant, c'est si beau quand un homme prend une femme dans ses bras et l'embrasse, cette tendresse, cette passion.
J'ai réfléchi à ce qui m'était arrivé. Je sais quand ça s'est produit, je sais aussi pourquoi, mais je ne sais pas quoi faire. Que faire de cette alchimie qui a eu lieu dans ma tête, et dans mon corps ? Quand j'ai avoué à ma mère que j'aimais Marek, mais que j'étais tombée amoureuse d'un autre, que ça m'était arrivé, pourquoi ça m'est arrivé ? Qu'est-ce que je dois faire ? Elle m'a répondu : ne le rejette pas, ne rejette jamais l'amour.
En fait, je n'ai heureusement rien à rejeter. Puisque ça devait arriver (et il fallait bien que ça arrive, puisque c'est arrivé), j'ai eu la chance de tomber amoureuse sans espoir. Je ne suis menacée par rien de concret, je ne suis menacée que par moi-même, par ma nature. Mais j'aimerais quand même bien savoir si certains de mes sentiments... Je suis d'ailleurs convaincue qu'il est tombé amoureux de moi le premier. Les femmes le sentent. Que faire ? Est-ce que j'aurais la crise de la quarantaine ? Avec un peu de retard ? (J'ai toujours tout fait en retard, si tant est que j'ai réussi à faire quoi que ce soit.) Deux envie distinctes luttent en moi, mon amour pour Marek et l'envie d'éprouver encore une fois cette chute, tomber amoureuse.
Je désire.
C'est beau quand un homme prend sa femme dans ses bras et l'embrasse. C'était un de ces réveils. Marek devait aller au village pour donner un coup de main à la rénovation du bâtiment du Sokol. Je m'apprêtais à y aller avec lui, et puis tout à coup, j'ai eu l'idée de regarder les annonces d'études à distance. (Avoir une profession ! Faire quelque chose de sérieux.) Je ne peux pas suivre des cours dans la journée. Je ne peux pas laisser Matěj ici tout seul.
Je n'ai rien trouvé d'intéressant. J'ai surfé sur Internet jusqu'à tomber sur une école de cinéma. Bien sûr ! J'ai décidé de m'inscrire en section scénario et adaptation. Et puis j'ai commencé à douter, parce que j'ai lu dans le formulaire d'inscription que, pour la première session d'examens d'entrée, il fallait fournir un essai de synopsis de film et trois nouvelles. Je ne les ai pas. Et je ne saurais les écrire. J'ai bien un scénario qui a été réalisé (et nominé pour un prix), et un autre adapté par un professeur d'ici... Où est-il passé, d'ailleurs ? Quand est-ce qu'il va faire signe ? Pendant une réunion de travail, Cyril m'a dit qu'il enseignait depuis quinze ans, mais que ce n'est que maintenant, en dehors de l'école, qu'il avait rencontré sa meilleure étudiante...
J'ai téléchargé le formulaire, et je me suis imaginé, presque amusée, le moment où je le renverrais avec une copie de mes bulletins de lycée ; il faut avoir eu la moyenne chaque année ; est-ce que je serais encore capable de faire le calcul ? Et puis les relevés de notes du bac, que j'aurais reçu il y a trente ans au printemps prochain ! Je joins une copie de mon diplôme du bac qui remonte au siècle dernier. Grand-mère s'en va étudier le cinéma.
J'ai déconnecté Internet, et basta. (Kaputt.)
En fin d'après-midi, on s'est tous retrouvés chez Martin, il y avait Lenka et tous notre groupe d'amis. Pas de sentiment de détresse. Du moins jusqu'à ce que, plus tard dans la nuit, Martin ne se mette à raconter que c'est horrible par chez nous, dans la forêt. Quand il viennent par là avec Lenka, ils se disent : les pauvres, comment font-ils pour supporter ça ?
Pendant le restant de la soirée, on a parlé de ce qu'on devrait faire. Martin nous conseillait d'acheter la petite maison qui nous intéressait, et de la retaper tout doucement. Mais remettre une maison en état sans en avoir les moyens, on a déjà fait l'expérience, et il est hors de question de recommencer. La maison qu'on a, on la rénove depuis des années, et ça n'est toujours pas fini. On a dû faire la majeure partie des travaux nous-mêmes. On est trop fatigués pour se lancer dans de nouveaux travaux de terrassement, de maçonnerie, et autres improvisations.
Pavla nous a proposé un appartement à louer qui se trouve dans la maison de ses parents ; deux petites pièces, en ville.
Mais on ne pourrait pas vivre dans un appartement aussi petit ! Ma dépression ne disparaîtrait pas dans un endroit où on se marcherait dessus et où nos divergences s'affronteraient dans quelques mètres carrés. Pavla a rétorqué qu'ils avaient habité dans cet appartement avec deux enfants quand ils étaient en train de refaire l'autre, et que ça s'était très bien passé. Seulement vivre dans un appartement minuscule avec deux (petits) enfants que vous avez mis au monde, c'est quand même autre chose.
Même les gens les plus proches de nous, qui nous entendent raconter nos mésaventures de parents adoptifs, n'ont pas la moindre idée de ce que cette vie commune suppose. Une vie soit-disant commune, alors que nos garçons ne sont même plus capables de s'adapter à notre style de vie, et qu'ils se sont laissés entraîner par des penchants naturels et des manques artificiels. Est-ce que je peut raconter ça ? Qu'est-ce que ça fait de partager presque la moitié de sa vie, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, avec quelqu'un qui, de manière de plus en plus flagrante, se démarque dans tout ce qu'il fait ?
Et pourquoi il se démarque comme ça ?
A nouveau la détresse, pour changer. J'arrête de l'écrire. J'écrirai le jour où je me réveillerai et qu'elle sera partie. Et pourtant, tout le monde était à la maison, on était dimanche. Détresse, détresse.
Marek est parti faire du vélo avec Matěj. Lukáš est allé à un match de foot. On a décidé de lui faire confiance, de le croire quand il nous dit qu'il va aux matchs et aux entraînements. A son âge, on ne peut pas le contrôler tout le temps, même à nous, ça nous répugne. Déjà que je dois l'obliger à se laver, vérifier son réveil le soir, et puis qu'on est obligés d'enlever certaines choses le soir du rez-de-chaussée pour qu'il ne puisse pas les voler le matin, car il se lève le premier, et je tends toujours l'oreille pour savoir s'il est vraiment levé et s'il est parti à l'heure pour prendre le train qui l'emmène à l'école.
On essaie de lui montrer que la confiance est une bonne chose, une chose avantageuse, on lui demande s'il va bien à l'école, et lui, il nous assure que oui. En récompense, il reçoit plus d'argent de poche. Quand on le lui donne, on espère qu'il ne nous raconte pas d'histoires, et lui affirme avec véhémence que non. On le félicite. On fait des efforts.
Je suis allée en ville pour un rendez-vous avec A. J. Liehm. Il est arrivé en retard (mais je lui pardonne). Je l'ai attendu devant le café, il faisait beau, une foule de gens circulait lentement dans la ville, presque aucun voiture ne roulait. Liehm m'a tout de suite demandé si le dernier réalisateur que j'avais contacté avait déjà lu le scénario. J'ai dû lui répondre que pour l'instant, j'attends avec beaucoup d'impatience qu'il se manifeste.
Et puis je lui ai déballé toute ma détresse, une vraie déprime en fait, et aussi profonde que l'année dernière. Liehm sait bien dans quel état j'étais l'an dernier. (Pourquoi est-ce que je me confie à lui et à personne d'autre ?)
Dites-moi, pourquoi ?
Pourquoi est-ce que je ressens toujours cette détresse ?
Pourquoi ce que j'écris n'intéresse personne ? Pourquoi personne ne veut de mes textes ? (De la suie ! Un sac de suie !) Pourquoi ce que j'écris n'est pas « in » ? Pourquoi est-ce que je fais toujours ce dont je suis la seule à avoir besoin ? Après quoi je suis déprimée par le désintérêt des autres. J'aurais tant besoin de succès, de reconnaissance. Pourquoi est-ce que je n'arrive pas à pondre, juste comme ça, un petit texte que je pourrais donner, vendre quelque part ?
Mes tiroirs sont déjà pleins !
Et vous savez à quoi ils ressemblaient, les tiroirs de Kafka ? m'a répondu Liehm.
Et Vincent Van Gogh n'a pas vendu un seul tableau de son vivant ! ai-je ajouté.
Eh bien vous voyez, vous vous en sortez beaucoup mieux.
N'empêche, je ne vais pas tarder à me couper une oreille.
Ne faites pas ça. Vous n'auriez pas d'oreille. Prenez donc des notes.
J'en prends. Elles me rendent malade. Qui pourrait s'intéresser à mes états d'âme ?
Parce que vous pensez qu'une grande œuvre d'art, ça se fait comme une tarte aux pommes ?
Oui ! C'est exactement mon avis.
Une grande œuvre d'art vient de la nécessité de se débarrasser de sa détresse, de ses pensées, en les écrivant, sans quoi elles nous démoliraient. Ecrivez ! Ca vous purgera. Et puis, un jour, vous verrez ce que ça donne. Ecrivez comme Rudolf Sloboda. Il y a un an, j'ai commencé à lire son roman La Raison, mais ça m'a semblé si dur, si désespéré que j'ai dû laisser tomber.
Alors essayez autre chose. Il doit bientôt y avoir une nouvelle édition d'un autre de ses romans, L'Amour. Ca n'est sans doute pas son meilleur ouvrage, mais quand même. Lisez Sloboda !
Liehm m'a raccompagné jusqu'à la vieille ville où nous avions un répétition du chœur Mišpacha. A chaque fois que nous nous séparons, je me dis : est-ce que je le reverrai ? Oui ou non ? Et à chaque fois, ça me fait mal au cœur. Est-ce que je le reverrai ?
Il m'a aussi donné des conseils sur la manière d'écrire une pièce de théâtre. Si vous n'arrivez pas à écrire, vous devriez essayer de vous tourner vers l'adaptation.
Comment ça ?
Lisez. Lisez beaucoup, et ça viendra tout seul.
Je n'arrive pas à lire.
(Sloboda s'est suicidé.)
Je suis horrifiée à l'idée de vivre comme ça jusqu'à ma mort.
Pendant le journal télévisé, Patrik a appelé (sur la ligne fixe). Il veut l'argent promis de son livret d'épargne. Il sait que nous tenons nos promesses, alors il rappelle. (Ce qui confirme mon opinion que quand il veut quelque chose, il fait tout pour l'avoir.) Je lui ai dit que nous lui donnerions l'argent dès qu'il se serait inscrit à l'agence pour l'emploi. Il a répondu que c'était impossible parce qu'il avait perdu sa carte d'identité. Et ainsi de suite. Toujours la même rengaine.
Comme je ne voulais plus écouter ses histoires, j'ai passé le téléphone à Marek. Il a répété une nouvelle fois : depuis que tu t'es fait renvoyer de l'école, en février, on veut que tu t'inscrives à l'agence pour l'emploi, si tu n'as pas l'intention de trouver du travail d'une manière ou d'une autre. On est déjà en octobre, et tu nous sors toujours les mêmes excuses.
Il a dû les ressortir une fois de plus, parce que Marek s'est fâché, il a crié quelque chose et m'a rendu le combiné.
Patrik, et cette dartre, ça va ?
Pas de problème.
Tu t'es fait soigner ? Il fallait que tu te passes de la crème partout pendant trois jours, et que tu fasses bouillir tous tes vêtements, tes draps et tes serviettes. (Mais où trouverait-il des draps et des serviettes ?)
Je n'ai plus la dartre.
Tu as bientôt un entretien. J'espère que cette fois tu iras.
Et pourquoi je n'irais pas ?
On peut te joindre quelque part ?
Cabine téléphonique.
Je me suis réveillée sanglotante. Il faudrait que j'aille à l'asile. J'ai toutes les peines du monde à sortir du lit, descendre au rez-de-chaussée, me faire un petit-déjeuner, vivre. Je suis si fatiguée. Ce que j'aimerais, c'est m'endormir, et tout oublier en dormant. Dormir toute ma vie.
Mais je n'arrive même pas à dormir.
(Traduction Benoit Meunier)
Extrait 2:
Tereza Boučková : L’ annee du coq Ici j’ai barré toute la phrase. Ici aussi. Je ne suis quand même pas obligée de dire que je me suis trompée. C’est évident. Je préférerais le mot ‘adoptés’ à ‘étrangers’. Et je n’appellerai aucun des enfants par leur nom, après tout nous sommes des êtres vivants, je prierais donc de conserver le plus vieux, le moyen et le plus jeune. Comme j’ai corrigé, cela suffit. Dix-sept ans avec des enfants étrangers ou Dix-sept ans avec des enfants adoptés. Ou tu inventes un meilleur titre ? L’interview est finie. Nous avons dû la raccourcir et encore la raccourcir. A cause des photos, évidemment. J’espère que le texte reste cohérent malgré tout. Je ne m’en rends même plus compte. Mais cela ne m’effraie plus tant que ça. Je n’y peux rien quand même si c’est comme ça ? Ou si. De toute façon, c’est comme ça. * J’ai reçu en retard une carte de vœux pour le Nouvel an. Je ne l’ai trouvée qu’aujourd’hui dans la boîte aux lettres. Elle a pourtant été envoyée le 29 décembre. « …rien que ton adresse te prédestine à vivre au soleil ! » C. (J’habite au 100, Na výsluní 1) * Le paradis terrestre est en vue ! C’est ainsi que le cameraman et co-metteur en scène a engagé la conversation au téléphone. Il a de nouveau relu minutieusement le scénario, il n’a que quelques remarques, mais pour le reste, c’est super. Vraiment ? Je me suis tout de suite sentie très bien, je me suis sentie bien pendant presque deux minutes. Jusqu’à ce que sonne mon portable et que s’affiche le numéro du directeur du lycée professionnel de Lukáš. Il ne va pas en cours. Il n’y est pas allé en décembre et n’y est pas allé non plus en janvier. N’aurions-nous pas décidé par hasard que ce n’était plus la peine qu’il suive une formation de maçon ? Est-il encore un élève du lycée ? Lukáš partait de la maison chaque matin à cinq heures et demie pour aller à l’école ! En décembre comme maintenant en janvier. Ben ça, alors. Et où allait-il donc comme ça de si bonne heure ? Il est rentré à la maison à dix heures moins le quart. Ou onze heures moins le quart ? Nous avions convenu il y a longtemps qu’il rentrerait avant huit heures les jours de la semaine puisqu’il se lève tôt le matin et que se réveiller est toujours un cauchemar pour lui. Il a fait comme si de rien n’était. Pour lui, c’est sûr, tout allait bien. Il était dans un état bizarre, racontant des absurdités, baratinant, avec des yeux rouges et chassieux. Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes pour lui jusqu’à ce que je lui demande où il avait passé toutes ses journées puisqu’il n’était pas à l’école. A l’école. Une fois de plus, j’ai été prise d’une rage folle. Ton directeur m’a appelée aujourd’hui, tu n’y es pas allé en décembre et tu n’y vas pas non plus maintenant. Tu étais où aujourd’hui ? A l’école. Je hausse le ton. Si tu ne me le dis pas, je ne te laisserai pas entrer dans la maison ! Je te foutrai à la porte. Il est sorti en coup de vent. En claquant la porte. Matěj est sorti de sa chambre : Maman, je veux dormir ! Pardon. Il a refermé. Il faisait nuit et il est en quatrième. Il voudrait bien avoir des bonnes notes et un beau bulletin. Je me suis mise à faire le ménage pour me passer les nerfs, pour réduire l’attente du moment où Lukáš se rappellera où il a passé tout le mois ailleurs qu’à l’école, et pour que la colère cesse de me ronger. Il ne faisait pas froid dehors. Il lui a donc fallu un bon bout de temps avant qu’il ne rentre et ne me confirme qu’il n’était pas allé à l’école. Pourquoi ? Pourquoi tu ne vas pas à l’école alors que tu dis vouloir apprendre un métier ? Tu ne vas pas à l’école pas plus qu’aux stages. Pourquoi ? Je sais pas. Qu’est-ce que tu veux, alors ? Arrêter ? Je ne vais pas te forcer, mais je ne sais pas qui va t’employer. Tu veux vivre de quoi plus tard ? Je veux apprendre un métier. Pourquoi tu ne vas pas à l’école alors ? Tu n’as pas été classé l’année dernière, tu as eu un avertissement pour tes absences au premier trimestre cette année et maintenant tu n’y vas plus du tout. Tu crois qu’ils vont te garder ? Au prochain avertissement tu seras viré. Dis-moi donc ce que tu comptes faire. Je sais pas. Tu étais où ? Avec qui ? Avec Karel. Karel était à l’école aujourd’hui. Ah. J’étais pas avec Karel alors. J’ai oublié. Il a dépensé l’argent qu’il avait pour payer les transports en commun cette semaine. Il n’a donc plus rien. (Il n’a jamais eu d’argent dans son portefeuille plus longtemps que ne dure le trajet jusqu’au village.) Mais pour cette fois je ne lui en donne plus. Je lui ai donné de l’argent pour une semaine, qu’il se débrouille comme il veut maintenant, qu’il s’en fasse prêter par quelqu’un, mais demain et après-demain il ira à l’école. Et je te préviens que t’as pas intérêt à ne pas y aller ! Je me suis remise à crier. Matěj est ressorti en courant de sa chambre en pyjama et m’a crié de ne pas crier ! Que j’arrête enfin de crier ! Il veut dormir ! Dormir ! (Et qu’est-ce que je dois faire, tu ne sais pas ?! Comment je dois supporter tout ça, tu ne sais pas ?! Pardon ! Excuse-moi, je sais que c’est abject à la maison, excuse-moi, mais je ne peux pas faire autrement, je ne supporte pas, je n’en peux plus, il me faut crier pour ne pas exploser tout entière, je ne supporte pas !) J’ai crié : je te préviens, Lukáš ! Nous étions face à face. Il me regardait l’air absent avec ses yeux vides, je l’ai alors pris par l’oreille à laquelle pendait un anneau en argent. J’ai attrapé l’anneau et j’ai tiré dessus. Je ne lui ai même pas arraché l’oreille, pas plus que le lobe, l’anneau était tout tordu, il tenait à peine dans son oreille. Je te confisque cette boucle d’oreille ! Pour que tu voies au moins une fois comment c’est quand quelqu’un te prend quelque chose ! Mais moi, je te la prends devant toi, je ne te la vole pas ! Je lui criais dessus et j’ai jeté la boucle d’oreille derrière moi. (Elle n’a même fait aucun bruit en tombant par terre.) C’est pour toutes les choses volées et l’argent et… Et Lukáš a voulu me frapper. Il s’y est pris trop tard. Il a mal calculé son coup. Il a mal coordonné ses mouvements. Peut-être n’a-t-il pas voulu me toucher, peut-être voulait-il seulement reprendre sa boucle d’oreille, peut-être a-t-il voulu se défendre trop tard. Il était là, en face de moi, les bras écartés et les poings serrés. Ses yeux avaient retrouvé de la vie, ils lançaient des éclairs. Maman, arrête ! a de nouveau crié Matěj depuis les escaliers. Toi aussi arrête ! Et file dans ta chambre ! Je crie sur Matěj. Et toi aussi file dans ta chambre ! Je crie sur Lukáš. Je crie sur toute la maison, qui aurai dû être un chez-soi, un nid, mais qui n’est qu’un piège. Fffoutez-moi ttt… tous la ppaix ! Lllaissez-moi ! Fermez vos gueules ! * Nous nous sommes tous enfermés dans nos chambres. Silence. J’ai peur. Le silence de la nuit me fait peur, surtout que nous sommes seuls ici, car Marek est parti à la montagne… Nous sommes seuls avec Lukáš abruti par la drogue qui, j’en suis sûre, doit me haïr. Que se passera-t-il s’il a un nouvel accès de rage ? Qu’arrivera-t-il quand mettre en pièces ses tee-shirts et démolir son lit ne lui suffira plus ? J’ai peur. Maintenant, quand nous ne sommes pas face à face, quand je suis dans mon lit et que je pleure et que je ne veux plus vivre. Et pourtant je ne veux plus mourir non plus. Que devons-nous faire de ce robot qui s’appelle Lukáš ?! J’ai peur. Dois-je aller cacher tous les couteaux ? * Que puis-je encore écrire ? * J’écris ceci : bien que mon metteur en scène m’ait assuré qu’il ferait le nécessaire pour que mon titre ne figure nulle part sur son scénario, j’ai appris qu’il continuait de concourir avec. * Il gèle. La route s’est transformée en patinoire. Je suis allée voir les services sociaux dans la petite ville voisine pour me renseigner sur ce qu’il serait possible de faire de Lukáš. De là je suis allée consulter l’avocat de l’agence littéraire pour trouver une solution au problème avec le metteur en scène. Je descendais la pente en première. La glace et tout le reste me rendaient complètement nerveuse. Je tremble désormais constamment. En ville, dans le tramway, la dame assise derrière moi m’a donné un coup de pied involontairement. Ou est-ce moi qui ai touché sa jambe ? Nous avons présenté nos excuses l’une à l’autre. Elle m’a dit : J’aime beaucoup vos livres. J’ai beaucoup d’estime pour vous. * Vendredi treize : Proposition de décret d’éducation en foyer d’un mineur Proposition d’ouverture de procédure et proposition de délivrance d’une mesure préventive selon l’article 76, paragraphe 1 du CPC Le 4. 11.2005, la Municipalité a déposé une demande d’ouverture de procédure relative à l’éducation en foyer de notre fils Lukáš en raison de problèmes éducatifs de longue durée auxquels nous avons vainement cherché une solution pendant plusieurs années. Le 6. 12. 2005, nous avons déposé une requête auprès du Tribunal de district afin d’interrompre la procédure car nous supposions que cette demande aurait un tel effet sur notre fils qu’il s’évertuerait de façon à ne pas être placé en foyer (et il a vraiment fait des efforts avant le jugement !). Nous pensions que Lukáš, présent avec nous au tribunal et mis en garde par sa présidente, prendrait conscience de la gravité de la situation. Cela n’a malheureusement pas été le cas, au contraire. Nous regrettons d’avoir interrompu nous-mêmes l’ouverture de la procédure. C’est pourquoi nous demandons maintenant sa réouverture et la délivrance d’une mesure préventive selon l’article 76… * C’est la première fois que nous n’avons pas dit à Lukáš ce que nous comptons faire. Si le tribunal reconnaît notre proposition recevable, grâce à notre demande de mesure préventive il rendra une décision rapidement, dans les sept jours. Ce matin toutes les courses avaient disparu du vestibule, qui sert aussi de garde-manger l’hiver. Entre autres, neuf bières et deux bouteilles de vin. Tout avait disparu. D’un seul coup. Il a fallu que je me répète à voix haute : SEPT JOURS. * Avec l’âge, la manipulation sur laquelle repose la pratique de la religion m’irrite de plus en plus. Le sermon de ce prêtre était si stupide que j’en ai eu honte, je me suis demandé comment cela était possible. De tels clichés ! J’ai ressenti du dégoût au lieu de l’émotion. Mais j’ai ensuite réussi à me détacher de ses propos et à me souvenir. Je me suis rappelé de toute la détermination, du rire, de la joie, de l’autodérision, de la dignité et aussi du courage qu’il fallait pour avoir sa propre opinion, quelle que soit l’époque. Je me suis souvenue aussi de mon enfance parce que Jana Nováková – Horáková2 était notre voisine de la maison d’à-côté. Messe des morts, samedi, premier jour. * J’ai manqué d’emboutir le voisin en allant à ma répétition de l’ensemble Mishpacha. Je l’ai croisé sous la colline dans la ligne droite, verglacée comme une patinoire. Il ne roulait pas vite, moi non plus. Mais, soulagée d’avoir su descendre la pente sans dommages, je n’étais plus aussi prudente. La voiture de Tonda a débouché dans le virage (pas entretenu). J’ai pris peur et j’ai réagi par réflexe, automatiquement, automatiquement mal, bêtement. J’ai freiné brusquement. La voiture a dérapé sur la glace, j’en ai perdu le contrôle, et elle a glissé directement vers sa (nouvelle) voiture. Il m’a fallu plusieurs secondes avant que je ne parvienne à passer ma vitesse. Nous nous sommes arrêtés à dix centimètres l’un de l’autre (Tonda avait le bras tendu, prêt à repousser ma voiture au cas où). A la Communauté juive, dont nous répétons dans la magnifique salle, j’ai pris une nouvelle fois le bébé de notre chef sur mes genoux (Une des membres du Mishpacha doit l’avoir sur ses genoux afin que Helenka puisse jouer du piano). Le bébé a d’abord ri avec moi avant de se mettre à pleurer terrifié à ma vue. Puis sa mère lui a donné à téter, il a vomi sur mon épaule et s’est finalement endormi. Nous avons répété avec application et entrain, nous avons un nouveau concert la semaine prochaine. Je ne chante plus trop avec Olin ces derniers temps, personne ne nous invite plus nulle part, je m’accroche donc à Mishpacha, je m’y accroche bec et ongles. En une heure et demie tous les soucis qui m’encombrent l’esprit en temps normal ont cessé de résonner. Jusqu’à ce que je rentre à la maison. * Lukáš est rentré avant moi, il avait l’air, à ce qu’on m’a dit, encore complètement à l’ouest, un zombie. Il a, paraît-il, traîné toute la journée avec Karel et un autre camarade de classe (J’ai aperçu ce dernier récemment au repaire de Štěpán, il ne tenait plus sur ses jambes). Avec Marek nous sommes allés demander à la police municipale ce qu’il est possible de faire avec ce repaire de drogués dont tout le monde connaît l’existence mais dont tout le monde fait comme s’il n’existait pas. Tôt ou tard la majorité des enfants du village y finissent ou y finiront. On ne peut rien faire. Les toxicos sont malins et astucieux, et on ne peut les accuser de rien – tant que les policiers ne les prennent pas sur le fait, c’est-à-dire seulement et uniquement lorsqu’ils sont en train de chauffer leurs drogues. Et même lorsqu’ils sont surpris en flagrant délit et que la quantité est plus petite que petite – ou comme cela est si bien formulé dans le texte… On ne peut rien faire non plus. Vanité des vanités, tout est vanité. On dit de toute façon que qui veut de la drogue s’en procure toujours. Et c’est le cas de Lukáš. Il est rentré et il est monté dans sa chambre sans même manger. Visiblement la boisson emportée lui suffit. A neuf heures et demie, il dormait déjà. Je suis contente que Marek évite de le croiser. Je le lui ai demandé de peur qu’il ne lui fasse encore quelque chose dans les derniers jours que nous vivons peut-être encore ensemble ici et qu’il ne finisse seul au trou. Ce qui serait une fin encore plus « merveilleuse » à notre parcours de parents suppléants. Tenir bon. Tenir bon aussi le deuxième jour. * Le lundi, le troisième jour, je n’en peux plus. L’école a appelé. Lukáš ne va pas en cours. * Le quatrième jour, Matěj est tombé malade. La route qui mène chez nous est toujours une patinoire. Encore heureux qu’il ne s’étouffe plus comme quand il était petit, au moins un soulagement. Je suis allée à pied faire mes courses au village. Tout ce que j’achète, je le cache dans notre chambre. Je ne vais quand même pas porter sur mon dos de femme les sacs pleins pour que Lukáš prenne tout le lendemain. Je vais donc dormir sur les pots de yaourt. En rentrant, le magazine avec l’interview que j’ai donnée sur l’adoption m’attendait dans la boîte aux lettres. Marek l’a lue le soir même pour la première fois. Il l’a trouvée sombre. * Si aujourd’hui, mercredi, nous comparaissons tous les deux au tribunal et renonçons à faire appel, Lukáš sera placé en maison d’enfants. Nous nous sommes présentés au tribunal. Marek a signé le papier et s’est empressé de se rendre à son travail. Je suis restée encore un moment avec la juge. Comment va se passer le transfert de Lukáš au foyer ? Des agents chargés de l’exécution du jugement l’emmèneront. Où vont-ils venir le chercher ? Nous-mêmes ne savons pas où il traîne toute la journée. Nous ne savons même pas à quelle heure il rentrera à la maison. Une fois c’est après minuit, une autre fois à sept heures du soir. Le plus souvent ils procèdent de la façon suivante : les agents se rendent dans la famille concernée à cinq heures du matin. C’est l’heure la plus sûre. Ils sortent le garçon de son lit et l’emmènent directement. La méthode peut sembler un peu rude, mais au moins le garçon à problèmes et la famille, qui le couvre dans la majorité des cas, voient que c’est sérieux. J’ai imaginé la situation. L’obscurité matinale, la sonnerie, les aboiements frénétiques du chien… Personne parmi nous ne mérite cela. Et surtout pas Matěj. * Il pleut. Il gèle. Sixième jour. J’ai passé la nuit chez ma maman. Hier soir encore je me suis rendue à pied à l’arrêt de bus pour aller en ville et pouvoir chanter au concert aujourd’hui. La météo avait mis en garde contre le risque de verglas (chez nous sur les pentes il y en a depuis la Saint-Sylvestre) et j’ai besoin de chanter. Je suis extrêmement tendue, il ne faut surtout pas que je reste à la maison. Hier, au tribunal, j’ai fait la connaissance d’un homme et d’une femme chargés de l’exécution des décisions rendues par le juge concernant les mineurs. Un couple d’un certain âge déjà. Ils avaient l’air de gens sérieux et dignes de confiance. Nous nous sommes serré la main. Ils ont remarqué en me voyant à quel point je suis perturbée. Ne craignez rien, m’ont-ils dit. (Je me suis tout de suite mis à larmoyer. Je suis de nouveau au bord des larmes, surtout quand quelqu’un est bienveillant avec moi.) Nous ne sommes pas des brutes. Nous savons que vous n’êtes pas une famille standard. Si vous êtes prêts, vous n’avez pas à avoir peur. Finalement nous avons convenu que les choses se passeraient un peu différemment. Plus en douceur, pour nous comme pour Lukáš, qui ne se doute de rien. Et comme nous ne cherchons plus à résoudre aucun problème avec lui ces derniers jours, il a le sentiment qu’il nous mène par le bout du nez. Il en profite autant que faire se peut. Il ne va pas à l’école, vole tout ce qu’il trouve, rentre à la maison la nuit ou au petit matin et il est ailleurs, dans un autre monde. Dans la matinée je suis allée au cinéma. Avec maman nous nous étions déjà tout dit la veille au soir, cela ne m’a pas soulagée, je ne voulais pas attendre dans son appartement que le temps passe, compter les minutes et les heures jusqu’au soir, jusqu’à notre rendez-vous à la salle pour nous chauffer la voix. Ils passaient le célèbre film de Godart A bout de souffle. C’était comme s’il s’agissait de Patrik (pas l’histoire, mais le caractère du personnage). Le héros n’avait aucunes limites, aucunes émotions – et quand il en manifestait, uniquement à son égard. Aucune sensibilité. Pas plus de rage. Pourtant il était plutôt sympathique et presque pur comme un enfant dans sa sincérité. Il aimait même, à sa manière, sans passion, une belle et jeune Américaine, et finalement il ne lui a pas fait de mal, bien qu’il avait une bonne raison de le faire puisqu’elle l’a dénoncé à la police. Pour satisfaire ses besoins du moment, il faisait tout ce qui lui passait par la tête sans logique et sans cohérence. Il éliminait (tuait !) le premier venu – sans motif. Sans haine. Abattre celui qui se présentait sur son passage, sur lequel se trouvait par hasard un pistolet, était la solution la plus simple sur le coup. Puis les emmerdes se sont accumulées. Prendre sans raisons et sans émotions la décision la plus simple du moment : un comportement que je connais de Patrik et que, dotée d’une autre sensibilité émotionnelle, je ne comprendrai jamais. Et la fin du héros ! Alors qu’il était en train de mourir, il a juste fait une grimace ridicule. Une singerie. Même à ce moment-là il n’a pas été capable d’émotions ! Patrik. La psychologie précise du personnage m’a effrayée. A la sortie du cinéma j’ai croisé dans la rue, pour la première fois depuis dix, peut-être quinze ans, mon premier mari, aujourd’hui écrivain. Nous nous sommes presque entrechoqués. Nous nous sommes salués chaleureusement. Tu vas soutenir le réalisateur à la commission des subventions ? m’a-t-il demandé comme premières nouvelles. J’en reviens justement. J’avais une audience pour mon film. Le premier de ma vie ! Et maintenant c’est à lui le tour. Il a ton scénario, n’est-ce pas ? Je vais peut-être me mettre à collectionner ces accidents. Je rencontre après tant d’années passées mon ancien mari (doué pour toutes les créations artistiques possibles, mais pas du tout pour la vie de couple) et celui-ci me dit que, précisément en ce moment même, le réalisateur passe devant la commission des subventions, où il a une audience pour deux de ses scénarios, dont un d’entre eux… Allons prendre une bière, lui ai-je répondu. Il ne pouvait pas. Il était pressé. Pas le temps. Nous avons échangé nos numéros de téléphone. Il faut que l’on se revoie pour discuter de nos vies. (Il a toujours été un spécialiste des histoires incroyables.) Je me rends à pied au théâtre en empruntant l’avenue principale. Peut-être rencontrerai-je Cyril ? Je l’ai invité au concert d’aujourd’hui, mais il ne m’a pas répondu. (Il n’y a pas eu d’accident.) J’ai continué, toujours à pied, jusqu’à chez ma mère. Même en ville la plupart des trottoirs étaient dangereusement verglacés, surtout celui pour traverser le pont. Mais j’avais besoin de marcher. De regarder les maisons et les rues et les tramways et les gens et la rivière. Et de profiter de cette beauté profanée qui se dresse magnifiquement au-dessus de la rivière. Driiing. Driiing… Des messages ont commencé à apparaître sur mon portable me prévenant d’e-mails reçus. Un premier, un deuxième, un troisième, un quatrième, un cinquième, un sixième… Les réactions suite à l’interview affluent au magazine et la rédactrice en chef me les transmet toutes. « Je ne sais pas comment commencer… » (Le portable n’en montre pas plus). « Tous ceux du magazine… » « Je lis votre magazine… » « Je suis une lectrice régu… » « Je voudrais vous… » Avant le concert j’ai, comme d’habitude, repassé les foulards de tous les membres du Mishpacha. C’est moi qui ai eu l’idée de les ajouter à nos costumes de concert et c’est moi qui les ai cousus avec de la soie et personne, à l’exception de notre membre la plus âgée et la plus exemplaire, ne sait les apporter sans qu’ils soient froissés. (Le repassage sur une serviette posée par terre dans le vestiaire est devenu ma principale activité avant les concerts.) Cyril était assis au milieu de la salle au bout de l’une des rangées et il se tenait discrètement de la main la paupière pour ne pas qu’elle tombe. Nous avons discuté un moment à l’entracte. C’est la première fois aujourd’hui que je me sens joyeuse. Je n’ai rien gâché. Nous pouvons nous voir, nous pouvons parler ensemble, cela fait un peu mal, je ne laisse rien paraître, qu’est-ce qui ne me fait pas mal aujourd’hui ? Des amis sont venus me voir. Des amis dont nous avons fait la connaissance avec Marek il y a de cela quelques années à la mer, à la maison des écrivains, nous étions là-bas avec tous les garçons. Nous avons convenu d’aller boire un verre quelque part ensemble après le concert. J’ai patiné avec eux le long des murs, là où il n’y avait pas de verglas. Tard dans la nuit j’ai de nouveau patiné depuis le tramway jusqu’à chez ma mère. Tout était recouvert de glace. Moi, c’est la détresse qui m’avait envahie. Une détresse d’une nouvelle qualité. Profonde, désespérante. Et pleine d’espoir ! * Je n’ai pas dormi. A cinq heures du matin j’ai envoyé un SMS à Marek pour lui dire de faire mettre des habits propres à Lukáš. Je ressentais quelque chose que je ne connaissais heureusement que des films ou des livres. Il fait jour. Le condamné revêt une chemise blanche propre sans col… NE CRAINS RIEN, IL EST DEJA HABILLE, ON EST PRETS A PARTIR. J’avais prévu mercredi dernier que Marek conduirait seul Lukáš au matin non pas au tribunal mais à la mairie, où il y a toujours de la place pour se garer, et que, seulement une fois sur place, il le remettrait aux agents. C’est ce qu’il a fait et, jusqu’au dernier moment, Lukáš ne s’est douté de rien. Il a sommeillé dans la voiture, n’a posé aucune question, la tête encore ravagée. Ils se sont arrêtés dans la cour et Lukáš est sorti toujours somnolent et l’air abruti. Il est déjà venu voir la curatrice avec moi de nombreuses fois ces trois dernières années. (La curatrice a parlé, j’ai parlé, lui est resté muet, il a baillé et à la fin, comme à chaque fois, il a dit JENEVOULAISPAS avant d’ajouter JENERECOMMENCERAIPLUS.) Cela fait bien longtemps que tout cela ne lui fait plus peur, nos menaces et mises en garde ne l’émeuvent pas le moins du monde. Un homme en uniforme, casquette sur la tête, matraque et pistolet à la ceinture, est venu jusqu’à la voiture afin de l’emmener. Lukáš s’est réveillé. Il est devenu blême. Il s’est mis à trembler tout comme lui nous a toujours fait trembler. Marek a pleuré. * Je suis rapidement rentrée de la ville à la maison. En autobus. Avant de gravir toutes les côtes ! Fatiguée, faible et toujours pas soulagée. Encore malade, Matěj était alité. Il ne se doutait pas que, en ce jour, il était devenu en quelque sorte… Un fils unique. *** « Salut parents alor c’étais comment la montagne jespére qu’il vous ai rien ariver que vous étes rentré en bone santée et que vous vous étes rien casser. Sil vous plé jaurai besoin sil vous plé de mes cahier et mes livre pour pouvoir aprendre ici pour l’école et comment ca sanonce pour moi conbien de temp je vé encor resté ici je voudré étre a la maison. C’est super ici mais y a pas de libertée ici. Je fume plus ca fais une semaine et ca me manque pas pour linstant c’est super non que j’aprend ici a aréter de fumée. Dans deus semaine a peu pré je pouré peut étre avoir une perme et ca me tarde détre enfin a la maison. Jespére que vous voudré de moi chez vous. Pour linstant je fé des efort ici et jespére que ca va duré et que je vé continué. Dite bonjour à Matěj et je voudré bien vous voir et mamie aussi. Il parais que si elle veux elle peux passé auci ici ca me feré plésir A biento salut. » * L’année du coq s’achèvera bientôt. Nous avons rendu visite à Lukáš. Marek et moi seulement. Matěj n’a pas voulu nous accompagner. Il venait voir Patrik au foyer il y a de cela presque un an exactement – nous étions tous ici toujours le week-end, toute la famille, pour l’aider et le soutenir. Pour montrer à Patrik que nous tenons à lui – si lui tient à nous (et qu’il fait quelque chose pour cela). Matěj refuse désormais d’y retourner pour Lukáš. Je ne le force pas. Au cours de l’année écoulée tout s’est encore empiré chez nous et tout soutien sous la forme d’un investissement affectif est inutile, blessant. Matěj refuse systématiquement ces deux dernières années de dire quoi que ce soit sur les garçons et notre vie. Je ne le force pas. Je me contente de lui poser une question de temps à autre comme si de rien n’était, pour qu’il ait la possibilité de parler s’il le désirait. Je serais malheureuse s’il gardait en lui un problème qui l’étoufferait. Il considérait les garçons comme ses frères ! Et il n’y avait là-dedans ni « seulement », ni « comme si », ni « moi oui et vous non ». Ils étaient des frères avec tout ce que cela suppose et implique avant que tout ne se détériore. Je ne veux pas qu’il finisse comme moi, que tout ce que nous avons vécu de bien ensemble ne soit anéanti par cet enfer. Moi, je ne me souviens de rien de bien. Cela n’a pas été facile non plus pour Matěj. Cela m’a même fait rire lorsque j’ai appris un jour que les enfants criaient à ce blond aux yeux bleus qu’il était un tsigane. Récemment j’ai remarqué que sur une pancarte en bois accrochée au panneau d’affichage municipal se trouvant à l’arrêt où il prend le bus chaque matin avec d’autres enfants pour aller à l’école, il était écrit à la craie : … SONT DES TSIGANES ! (Notre nom de famille à la place des points de suspension.) Chaque jour, il attendait le bus près de cette inscription et ne l’a pas effacée. Personne ne l’a effacée. (Jusqu’à ce que je la découvre, moi.) Tant que Patrik et Lukáš ont eu un comportement acceptable, tant que nous avons su être maîtres de leur comportement, j’ai toujours su l’expliquer à tous : il n’y a rien de mal à être un Tsigane (nous disions Rom ou parfois pour plaisanter nous utilisions affectueusement le diminutif « cigoš »3) et il n’y aucune raison d’avoir honte de l’être. J’ai souvent dit à Patrik et à Lukáš que, oui, ce sont des Roms (plus ou moins) et que c’est pour cette raison que s’en insurger ou le prendre comme une insulte n’avait aucun sens. Qu’ils soient conscients de leurs valeurs, et s’ils les respectent et les appliquent, alors de stupides paroles ne peuvent pas les troubler. Tant que nous avons su gérer les garçons, nous avons toujours fait face à toutes les situations. Puis ils se sont mis à matérialiser tous les clichés sur les Roms et toutes les histoires qui se racontent sur les adoptions ratées des Roms. Matěj a le droit de ne pas aller voir son frère au foyer. * J’ai oublié d’écrire que lors de notre visite, Lukáš a parlé avec nous comme jamais ces deux dernières années. (Nous avions vécu la même expérience avec Patrik un an auparavant.) J’ai été surprise de constater la relative richesse de son vocabulaire. Je suis même étonnée d’entendre tout ce qui sort de sa bouche. (Comme si son cerveau s’était nettoyé – et certainement s’est-il vraiment nettoyé, je ne pense pas que les drogues passent ici.) S’il ne gâche rien – et il va tout faire, assure-t-il, pour ne rien gâcher, il aura une autorisation de sortie le week-end prochain et il pourra venir à la maison. Je m’y déplace toujours avec mon sac à main sous le bras, j’ai l’habitude ancrée dans la peau, mais je ne suis pas méfiante, je ne verrouille pas les portes, je les laisse ouvertes, j’ai caché les clefs dans un tiroir, le notebook reste sur la table, le manger et les boissons sont là où est leur place. Cela me suffirait : une visite et à la prochaine. Quand quelqu’un vole et trompe son monde pendant des années, j’ai peur que cela reste en lui, que rien ne change. Il peut seulement faire des efforts pendant quelque temps, ce que Lukáš a fait avant le jugement mais plus après. (Il sait manifestement se contrôler plus que je ne pourrais le penser.) Mais c’est bien qu’il sache encore faire des efforts. Bien entendu nous le soutenons, l’encourageons, et donnons notre accord pour la visite. Je ne me souviens pas de ne pas l’avoir senti puer le tabac et autres mauvaises odeurs en tous genres. On sent littéralement qu’il ne raconte pas d’histoires et qu’il ne fume vraiment pas. Peut-être suis-je encore capable de me réjouir de sa présence ? Traduciton : Guillaume Narguet (gnarguet@rozhlas.cz)